De la littérature aux écrans, la fantasy a continué de séduire un public toujours plus large en 2023-2024. Genre de l'imaginaire par excellence, elle affiche des succès commerciaux impressionnants et occupe une place majeure dans la culture populaire actuelle. Au-delà des chiffres, la fantasy répond aussi à des aspirations profondes des lecteurs et spectateurs d’aujourd’hui, tout en évoluant pour refléter la diversité du monde moderne. Cette analyse explore la popularité actuelle du genre (ventes, adaptations, communautés en ligne), les raisons culturelles et symboliques de cet engouement, et les évolutions récentes en termes de sujets, de diversité et de formats.
La fantasy domine aujourd’hui de nombreux secteurs du divertissement. En librairie, ses ventes sont en plein essor – au Royaume-Uni, le chiffre d’affaires des livres de fantasy et science-fiction a bondi de +41,3 % entre 2023 et 2024, une croissance spectaculaire largement portée par la vague du « romantasy ». Plus globalement, les fictions de l’imaginaire figurent parmi les genres à la plus forte progression dans de nombreux pays, stimulées par la communauté BookTok sur les réseaux sociaux notamment TikTok. Cette dynamique s’observe aussi aux États-Unis, où les ventes de fantasy avaient déjà connu une hausse record de +45 % dès 2021 et où le segment science-fiction/fantasy génère près de 600 millions $ de ventes annuelles.
Les adaptations audiovisuelles confirment cet engouement. Des séries à gros budget réunissent des audiences massives : par exemple, près de 10 millions de téléspectateurs américains ont suivi la première de House of the Dragon sur HBO, tandis que Le Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de Pouvoir a été annoncée comme la série la plus regardée de l’histoire de Prime Video – Amazon ayant investi au moins 1 milliard $ sur cinq saisons pour cette production hors norme. Sur Netflix, des shows comme The Witcher ou Shadow and Bone figurent régulièrement parmi les programmes les plus visionnés du moment. Le succès n’épargne pas le grand écran : en 2023, l’adaptation du jeu de rôle Donjons & Dragons au cinéma a prouvé que la fantasy pouvait aussi séduire le public cinéphile, s’ajoutant à l’héritage déjà bien établi de sagas cinématographiques à succès (Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter, etc.).
Cette popularité se manifeste également dans les jeux vidéo, où les mondes imaginaires font recette. Elden Ring (jeu d’action-fantasy) s’est écoulé à plus de 23 millions d’exemplaires en deux ans, et Hogwarts Legacy (tiré de l’univers Harry Potter) à 24 millions en quelques mois seulement, dépassant le milliard de dollars de revenus. Ces chiffres illustrent l’appétit du public pour l’exploration interactive d’univers fantastiques. Les franchises vidéoludiques à cadre fantasy, de Zelda à Final Fantasy, figurent d’ailleurs parmi les plus pérennes et lucratives de l’industrie.
Enfin, les communautés en ligne jouent un rôle déterminant dans le rayonnement du genre. Sur TikTok, le phénomène #BookTok – qui cumule plus de 107 milliards de vues dans le monde – a ravivé l’intérêt pour la lecture, en particulier pour la romance et la fantasy plébiscitées par les jeunes. Des romans comme A Court of Thorns and Roses de Sarah J. Maas ou Fourth Wing de Rebecca Yarros sont devenus des best-sellers mondiaux grâce à l’enthousiasme viral de ces communautés. En 2024, Fourth Wing s’est classé 7ème meilleure vente tous genres confondus au Royaume-Uni (245 000 exemplaires), porté par les recommandations de BookTok. Les plateformes de lecture sociale (Goodreads, Wattpad…) et les réseaux comme Instagram ou Twitter contribuent aussi à fédérer les fans, à diffuser des fan arts, des critiques ou des mèmes issus de la fantasy, renforçant ainsi l’engagement du public. Le bouche-à-oreille numérique peut propulser des auteurs inconnus sous les feux de la rampe du jour au lendemain, témoignant de l’impact direct des réseaux sur les tendances éditoriales.
Indicateur (marché anglophone) | Chiffre clé 2024 |
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Croissance ventes S-F/Fantasy (valeur, UK) | +41,3 % vs 2023 |
Gen Z citant la fantasy comme genre préféré | 36,2 %, +56 % vs 2023 |
Classement du roman Fourth Wing (UK) | 7ième livre le plus vendu (245 217 ex.) |
Ventes du jeu vidéo Hogwarts Legacy (monde) | 24 millions d’exemplaires |
Budget de la série Les Anneaux de Pouvoir (Amazon) | 1 milliard $ sur 5 saisons |
Audience US de House of the Dragon (HBO, ep. 1) | 9,99 millions de téléspectateurs |
Vues du mot-dièse #BookTok (TikTok, global) | 107 milliards |
Ces quelques chiffres suffisent à le montrer : la fantasy est omniprésente et incontournable dans le paysage culturel actuel, tous médias confondus.
L’engouement pour la fantasy ne s’explique pas seulement par des modes ou des succès commerciaux isolés. S’il dure, c’est parce que ce genre répond à des besoins profonds du public, en phase avec notre époque. En 2024-2025, la fantasy offre à la fois une échappatoire bienvenue dans un contexte anxiogène, tout en permettant de réfléchir sur le monde réel de manière détournée. Elle comble aussi des désirs d’identification et de transcendance que recherchent les lecteurs/spectateurs. Voici quelques fonctions culturelles et symboliques majeures de la fantasy :
Ces différentes dimensions font de la fantasy bien plus qu’un divertissement : c’est un refuge émotionnel, un laboratoire d’idées et un récit porteur de sens pour notre époque. En particulier, la jeune génération y est très sensible. Les enquêtes montrent que les 15-25 ans plébiscitent l’imaginaire : en 2024, 36,2 % des Gen Z interrogés citent la fantasy comme leur genre narratif préféré, soit un engouement en forte hausse par rapport à l’année précédente. Ces jeunes, confrontés aux inquiétudes sociales et climatiques, cherchent moins à lire des histoires réalistes sur les problèmes du monde (seulement 13,9 % privilégient les récits centrés sur les enjeux de société) et se tournent plutôt vers des fictions qui inspirent, dépaysent et apportent de l’espoir. Pour beaucoup, la fantasy constitue donc un moyen d’affronter la réalité en la sublimant : elle offre une évasion constructive, qui fait rêver tout en forgeant l’imaginaire et les valeurs.
Si la fantasy demeure incontournable, c’est aussi parce qu’elle a su se réinventer et s’enrichir de nouvelles voix au fil des dernières années. La période récente (2020-2024) est marquée par des évolutions notables dans le genre : plus de diversité dans les représentations, des hybridations inédites avec d’autres genres, des formats innovants et une extension sur l’ensemble des médias. Loin de stagner, la fantasy d’aujourd’hui est en pleine effervescence créative.
La fantasy contemporaine s’ouvre à une plus grande diversité de personnages, d’auteurs et d’influences culturelles. Longtemps dominé par l’imaginaire médiéval européen et des héros souvent masculins, le genre intègre désormais bien plus de profils variés. Par exemple, la place des femmes autrices a considérablement augmenté : dans la fantasy jeunesse publiée en France en 2023, 72 % des romans étaient écrits par des femmes, un chiffre reflétant la vague d’autrices qui portent le renouveau du genre (en young adult surtout, mais aussi en fantasy adulte). On voit également davantage d’héroïnes ou de personnages féminins forts dans les récits – en littérature jeunesse fantasy 2023, environ 59 % des personnages principaux étaient féminins, inversant la sous-représentation historique des femmes dans ce domaine. Cette féminisation s’accompagne d’une visibilité accrue pour les créatrices et les lectrices, ce qui élargit l’audience et les perspectives narratives.
Par ailleurs, les auteurs issus de minorités ethniques ou culturelles gagnent en reconnaissance, apportant leurs propres mythes et histoires. On a vu émerger ces dernières années des fresques s’inspirant de cultures non occidentales : mythologies africaines (Children of Blood and Bone de Tomi Adeyemi, Black Leopard, Red Wolf de Marlon James), chinoises (La Guerre du Pavot de R. F. Kuang), arabes (Shahidân de SA Chakraborty), amérindiennes (Blackwater de Michael F. Stewart), etc. Cette ouverture thématique renouvelle les décors et les enjeux de la fantasy, tout en offrant une représentation à des lecteurs autrefois peu visibles dans ces récits. De nouvelles maisons d’édition et collections émergent d’ailleurs pour promouvoir une littérature de l’imaginaire inclusive et engagée, accueillant des voix queer, racisées, issues de toutes origines.
L’inclusivité concerne aussi la représentation des identités de genre et des orientations sexuelles. Alors qu’autrefois la fantasy classique restait assez conventionnelle sur ces aspects, on assiste à l’essor de protagonistes LGBTQ+ et de mondes où la diversité est normalisée. Par exemple, la romance fantasy (romantasy) intègre de plus en plus de couples homosexuels ou bisexuels, ce que les éditeurs confirment : « Nous voyons bien plus de romantasy qu’avant, notamment dans des univers et relations LGBTQ+ », observe un directeur littéraire en 2024. Des romans récents comme La Mer sans Étoiles d’Erin Morgenstern (personnages queer), Le Prieuré de l’oranger de Samantha Shannon (romance féminine entre héroïnes) ou la série Grishaverse de Leigh Bardugo (personnages LGBTQ+ également) témoignent de cette évolution. Même dans la high fantasy épique, il n’est plus rare de voir une plus grande inclusion, répondant aux attentes d’un public en quête de diversité. Comme l’a affirmé l’autrice N.K. Jemisin, devenue la première à remporter trois Hugo Awards consécutifs du meilleur roman, « le genre [SFFF] reconnaît enfin que les rêves des marginalisés comptent et que nous avons tous une place dans le futur », ce qui en fait le reflet d’un changement positif dans la société. Cette prise de conscience au sein de la fantasy enrichit les intrigues (en abordant des sujets comme la discrimination, l’identité, l’émancipation) et élargit son public à des communautés autrefois délaissées.
La fantasy actuelle ne connaît plus de frontières nettes : elle aime à se mélanger avec d’autres genres, donnant naissance à des œuvres hybrides innovantes. On ne compte plus les fusions de genres qui brouillent les étiquettes traditionnelles, pour le plus grand plaisir des lecteurs en quête d’originalité. Cette tendance se traduit par une floraison de sous-genres aux noms parfois amusants (souvent nés sur Internet) :
Romantasy : sans doute la fusion la plus marquante de la décennie, combinant romance et fantasy. Le romantasy a littéralement changé le paysage éditorial récent. Des sagas comme ACOTAR (Sarah J. Maas) ou From Blood and Ash (Jennifer Armentrout) ont conquis un immense public en mêlant histoires d’amour passionnées et univers fantastiques. En 2024, le romantasy règne comme la tendance phare du moment, au point que le terme s’est imposé y compris hors du cercle des initiés. Fort de ce succès, le romantasy se diversifie : on en trouve à toutes les sauces – médiéval « dragonnesque » à la Fourth Wing, mais aussi des variantes gothiques, historiques, contemporaines, ou encore des versions « young adult » plus douces ou épicées selon les publics. Le romantasy a aussi ouvert la porte à des niches comme la romance paranormal/monstres, où l’héroïne peut tomber amoureuse d’un orc ou d’un démon (!), un filon autrefois. Cette hybridation romance-fantasy élargit considérablement la base de lecteurs en combinant les deux genres les plus populaires du moment.
Fantasy urbaine, thriller & polar fantastique : La rencontre de la fantasy avec le roman policier ou le thriller a donné naissance à des récits prenant place dans notre monde contemporain, mais peuplés de créatures surnaturelles. Enquêteurs magiciens, crimes occultes, vampires détectives… ce mélange existe depuis les années 2000 (ex: Dresden Files, Anita Blake), mais reste très en vogue. On parle aussi de fantastique urbain pour ces histoires ancrées dans le réel avec une composante magique. Récemment, des succès comme La Neuvième Maison de Leigh Bardugo (fantasy ésotérique à Yale) ou Les Sœurs Carmines d’Ariel Holzl (trilogie mêlant enquête, humour noir et gothique) montrent que l’hybridation fantasy/noir offre un terrain de jeu créatif apprécié.
Fantasy & horreur : Les frontières entre fantasy et horreur sont poreuses depuis longtemps (les dragons et sorciers peuvent être effrayants !). Ces dernières années ont vu prospérer le grimdark, une fantasy très sombre, violente et amorale (popularisée par George R. R. Martin ou Joe Abercrombie). En parallèle, des auteurs mêlent volontairement épouvante et merveilleux – on pense au fantastique gothique (ex : Les Sentiers des Astres de Stefan Platteau, teinté de mythologie sombre) ou à des romans qui empruntent au registre horrifique (monstres, malédictions) tout en restant de la fantasy. Cette veine horrifique, parfois appelée dark fantasy, séduit un public en quête de sensations fortes et de transgression des codes héroïques classiques.