En 2024-2025, l’écrivain Paul Auster demeure une figure majeure de la littérature contemporaine. Ses publications les plus récentes ont suscité un vif intérêt, son style narratif continue d’influencer le monde littéraire, et ses œuvres connaissent de nouvelles adaptations sur divers supports. Comment expliquer que, des décennies après ses débuts, Paul Auster reste un auteur incontournable ? Voici une analyse critique en trois volets – ses dernières publications, son influence littéraire globale, et les récentes adaptations de son œuvre – avant de conclure sur la pérennité de son héritage.
Paul Auster a poursuivi jusqu’au bout une œuvre riche et variée. En 2023, il publie Baumgartner, ce qui sera son ultime roman, achevé alors qu’il luttait contre un cancer. Dans ce récit bref et intimiste, Auster dépeint Sy Baumgartner, un septuagénaire veuf et professeur de philosophie à Princeton, aux prises avec le deuil de sa femme et les aléas de la vieillesse. Il y explore notamment le thème saisissant du syndrome du membre fantôme pour représenter l’absence de l’être aimé : le protagoniste se voit comme un « moignon humain » dont les membres manquants « font encore souffrir ». Auster avait délibérément choisi d’écrire un ouvrage court après deux livres volumineux (4321 en 2017 et Burning Boy en 2021) afin de renouer avec la concision. La critique a salué la profondeur émotive du roman, qui mêle humour noir et mélancolie, tout en notant une certaine frustration voulue dans la lecture : « Baumgartner est frustrant. [...] vieillir et perdre le contrôle de son corps n’est pas chose aisée », observe le Guardian, qui y voit une réflexion adroite sur le lien entre expérience physique et récit de vie. Certains regrettent toutefois que la relation passée du héros avec son épouse Anna, pourtant cœur émotionnel du livre, ne soit pas plus tangible, ce qui affaiblit un peu l’impact dramatique. Malgré ces réserves, Baumgartner a été accueilli comme un roman crépusculaire touchant, offrant une méditation lucide sur l’amour et la mémoire face à la mort.
Parallèlement, en janvier 2023, Paul Auster publiait un essai percutant intitulé Bloodbath Nation. Il s’agit d’une collaboration avec son gendre, le photographe Spencer Ostrander, sur le fléau des violences par armes à feu aux États-Unis. Auster y retrace l’« histoire longue et ininterrompue de la violence armée en Amérique », sous la forme d’une sorte de pamphlet politique incisif. Il confie avoir condensé une année de travail en un texte d’environ 80 pages, cherchant une écriture concise et précise « à l’ancienne » pour accompagner les photographies des sites de fusillades de masse. Cet ouvrage engagé, né d’une profonde conviction, dresse un constat sombre : Bloodbath Nation laisse le lecteur « aussi désemparé qu’au début » face à l’obsession américaine des armes. La critique britannique y a vu une analyse lucide mais déprimante du problème, tant Auster excelle à raconter le mal sans offrir de solution immédiate. Néanmoins, l’essai a eu un écho culturel important, alimentant le débat public sur les armes. Sa publication a rappelé qu’Auster, à 76 ans, restait non seulement un grand conteur mais aussi une conscience morale : en s’attaquant à un traumatisme national plutôt qu’intime, il a montré sa volonté d’utiliser sa plume pour interpeller la société.
En somme, les dernières œuvres de Paul Auster en 2023 témoignent d’une vitalité littéraire intacte et d’une pertinence thématique en phase avec leur époque. Qu’il sonde l’intime (le vieillissement, le deuil amoureux dans Baumgartner) ou le collectif (la violence endémique dans Bloodbath Nation), l’auteur reçoit une attention soutenue de la critique et du public. Ses livres se vendent bien et font parler d’eux, bénéficiant aussi d’une aura particulière du fait de la disparition de l’écrivain en avril 2024. Cette actualité littéraire riche en fin de carrière a renforcé l’idée que Paul Auster demeure, en 2024-2025, une voix incontournable, capable d’émouvoir, de faire réfléchir et de marquer la culture.
Si Paul Auster reste si présent dans le paysage culturel, c’est d’abord grâce à son style narratif inimitable et à l’empreinte profonde qu’il a laissée dans la littérature contemporaine. Dès ses premiers succès – notamment la Trilogie new-yorkaise dans les années 1980 – Auster a imposé une voix « vraiment unique en fiction », distincte des courants américains de l’époque. Loin du minimalisme à la Raymond Carver ou du réalisme foisonnant à la Tom Wolfe, il s’inscrit dans une filiation plus européenne, empruntant aux mystères métaphysiques d’un Kafka ou d’un Beckett. Ses romans prennent souvent l’allure de faux romans policiers : il utilise les codes du polar (enquêtes, filatures, faux-semblants) pour en fait interroger des énigmes existentielles – l’identité, le hasard, la quête de sens. Par exemple, City of Glass (Cité de verre, 1985) commence comme une enquête privée à New York mais se mue en une réflexion vertigineuse sur le moi, avec un détective qui finit par poursuivre… Paul Auster lui-même. Ce jeu spéculaire – l’auteur apparaissant comme personnage, les noms qui se répondent d’un livre à l’autre – est une marque de fabrique de l’écrivain. À travers ces récits ludiques et profonds, Auster a renouvelé le genre du roman à suspense, créant « un genre entièrement nouveau, révolutionnaire lors de sa publication » et fascinant les lecteurs par les coïncidences improbables qui jalonnent ses intrigues, posant au fond la question de « ce que signifie être humain ».
Les apports d’Auster à la littérature sont largement reconnus. Critiques et universitaires soulignent qu’il a su bâtir « l’une des niches les plus distinctives de la littérature contemporaine ». Son style limpide, presque confessionnel, mêle le quotidien et le fantastique avec une habileté rare : ses héros évoluent dans un monde familier, mais confrontés à une menace diffuse ou des hallucinations possibles, ce qui crée une atmosphère singulière dans ses romans. Avec 4321 (2017), il a poussé plus loin encore l’expérimentation, croisant les genres et proposant quatre versions alternatives de la vie d’un même personnage – un véritable « grand œuvre » salué pour son inventivité narrative. « La plupart des écrivains sont satisfaits des modèles littéraires traditionnels… Moi, je voulais tout retourner de l’intérieur », confiait Auster, revendiquant une soif d’inventer de nouvelles manières de raconter. Cette audace formelle, alliée à une profonde humanité, lui a valu d’être souvent considéré comme le doyen du postmodernisme américain, « l’auteur le plus méta des écrivains méta fictionnels américains » selon la presse new-yorkaise. Auster lui-même se montrait modeste face à ces étiquettes : il rejetait le terme « postmoderne », préférant parler d’honnêteté dans le doute plutôt que de posture intellectuelle. Néanmoins, qu’il le veuille ou non, son œuvre s’inscrit dans une modernité littéraire qui a inspiré nombre d’écrivains après lui.
Sur le plan de son rayonnement international, Paul Auster a atteint une stature rare pour un auteur de fiction. Ses livres, traduits en plus de 40 langues, se sont vendus à des millions d’exemplaires à travers le monde. Il a noué une relation privilégiée avec l’Europe : ayant vécu à Paris dans sa jeunesse, il parle français et la France le lui a bien rendu, en lui décernant le Prix Médicis étranger dès 1993 et le titre de Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres. L’Espagne lui a attribué le prestigieux Prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre. Aux États-Unis, il a été accueilli au sein de l’American Academy of Arts and Letters et honoré par plusieurs prix (Independent Spirit Award au cinéma, etc.). Cette reconnaissance institutionnelle s’accompagne d’une vraie popularité : à New York, on le considérait comme le « saint patron du Brooklyn littéraire » pour son influence sur la scène locale d’écrivains. Des romanciers de la génération suivante ont été marqués par ses récits alliant suspense et philosophie, et ses ouvrages figurent au programme de nombreuses universités à travers le monde. Un signe de l’intérêt académique qu’il suscite est la publication en 2017 de A Life in Words, un livre d’entretiens où Auster éclaire en détail sa démarche en dialogue avec une professeure de littérature. Héritier de Kafka, Borges ou Beckett, Paul Auster a à son tour engendré des héritiers, tant son œuvre a ouvert des voies nouvelles. Comme l’a résumé la spécialiste Alys Moody, il restera dans les mémoires comme « l’une des figures de proue d’une tradition post-moderne qui réinvente la place centrale du langage et de la narration ». En d’autres termes, il a redonné aux lecteurs le goût des histoires – des histoires qui interrogent notre relation au réel – et c’est pourquoi ses livres continuent d’être lus assidûment en 2024 comme depuis quarante ans.
L’univers de Paul Auster, avec son atmosphère mystérieuse et son ancrage new-yorkais, a très tôt attiré les cinéastes et créateurs, et cette tendance se poursuit de nos jours. Dès les années 1990, Auster lui-même s’était impliqué dans le cinéma : il a coécrit le film Smoke (1995) et sa suite improvisée Brooklyn Boogie, réalisés par Wayne Wang, et il est passé derrière la caméra pour Lulu on the Bridge (1998) et The Inner Life of Martin Frost (2007). Ces premières transpositions, saluées (Smoke a obtenu un prix au Festival de Berlin), ont montré que la voix de Paul Auster pouvait résonner au-delà de la page. Plus récemment, son œuvre a connu de nouvelles adaptations qui attestent de sa pertinence continue.
En 2020, le roman dystopique In the Country of Last Things (Dans le pays des dernières choses, 1987) a été porté à l’écran. Ce film hispano-argentin réalisé par Alejandro Chomski, tourné en République dominicaine, a été présenté en avant-première fin 2020. Intitulé El país de las últimas cosas, il transpose à l’image l’univers post-apocalyptique imaginé par Auster, où l’on suit une jeune femme dans une ville en ruines. Bien qu’à budget modeste, cette adaptation cinématographique récente a été diffusée dans quelques festivals et a permis de faire découvrir Auster à un nouveau public, en particulier hispanophone. Elle illustre la capacité de ses récits à s’adapter à des contextes culturels différents tout en conservant leur portée universelle (ici, la survie de l’espoir dans un monde chaotique).
Le théâtre s’est lui aussi emparé de l’œuvre austérienne. En 2017, une ambitieuse adaptation scénique de City of Glass a vu le jour au Lyric Hammersmith de Londres, après une création à Manchester. Mise en scène par le dramaturge Duncan Macmillan et la compagnie 59 Productions, cette pièce immersive a utilisé projections vidéo et réalité virtuelle pour traduire la mise en abyme du roman. Paul Auster, invité à assister à la production, s’est dit bluffé par le résultat : « Ils ont emmené ça bien au-delà des frontières de mon imagination », s’est-il exclamé devant la créativité visuelle déployée sur scène. Cette réussite théâtrale, saluée pour son ingéniosité, prouve que l’œuvre d’Auster peut être réinventée dans d’autres langages artistiques. D’autres de ses textes ont inspiré des formes inattendues : l’écrivain mentionnait qu’une de ses nouvelles avait fait l’objet d’un ballet, et qu’un opéra basé sur un de ses livres était en projet. Cette fertilité d’adaptations – du cinéma au théâtre en passant par la danse – témoigne de la richesse visuelle et thématique des écrits d’Auster, qui stimulent l’imagination des créateurs.
L’intérêt pour Paul Auster ne faiblit pas, au point que de nouveaux projets continuent d’émerger. Le réalisateur Terry Gilliam, connu pour son univers fantaisiste, a par exemple annoncé en 2018 qu’il travaillait sur l’adaptation du roman Mr. Vertigo (1994). Il a même évoqué l’acteur Ralph Fiennes pour incarner le rôle principal, celui du jeune orphelin qui apprend à léviter dans l’Amérique des années 1920. Bien que ce film ne soit pas encore concrétisé, le simple fait qu’un cinéaste de cette envergure s’attelle à un Auster souligne la force attractive de son imaginaire. Il n’est pas exclu non plus que l’ère des séries télé s’intéresse à son œuvre – ses romans foisonnants et pleins de rebondissements s’y prêteraient –, prolongeant ainsi sa présence médiatique.
Enfin, à l’heure des médias numériques, l’empreinte de Paul Auster se retrouve même dans les podcasts et la radio. Ses ouvrages font l’objet de discussions passionnées dans des clubs de lecture internationaux : la BBC, par exemple, a rediffusé en 2024 un épisode de son World Book Club où Auster, entouré de lecteurs du monde entier, analysait sa Trilogie new-yorkaise. On y loue la virtuosité de ces récits « trois fois brillants » qui ont redéfini le genre du thriller littéraire il y a quarante ans. Entendre sa voix et son public échanger ainsi sur ses livres, même après sa mort, est éloquent : cela montre que ses histoires continuent de vivre dans l’imaginaire collectif et de susciter le dialogue. De même, plusieurs de ses nouvelles et essais sont disponibles en audio, lus dans des podcasts ou des émissions, perpétuant l’accès à son œuvre par d’autres canaux que le livre imprimé.
Qu’il s’agisse donc du grand écran, de la scène ou des ondes, Paul Auster demeure très présent. Les adaptations récentes actualisent ses thèmes (la perte, le hasard, la violence, l’illusion) pour de nouveaux publics, et entretiennent la flamme de ses récits. Cette pluridisciplinarité contribue largement à le rendre incontournable : un auteur dont les histoires continuent d’inspirer films, pièces et autres médias en 2024 est un auteur qui compte dans la culture populaire et savante.
Les œuvres de Paul Auster restent incontournables parce qu’elles allient une actualité littéraire forte, une influence durable sur la fiction contemporaine et une présence multiforme dans la culture. Ses dernières publications ont confirmé la puissance de sa voix – capable d’explorer avec justesse aussi bien les tourments personnels de la vieillesse que les tragédies collectives de son pays. Son style narratif, fait de mystère, de jeux de miroir et d’humanité, continue de captiver et d’inspirer : Auster a légué à la littérature une nouvelle manière de raconter le réel, dont on ressent l’impact chez de nombreux auteurs d’aujourd’hui. De plus, le fait que ses histoires se réinventent au théâtre, au cinéma ou en podcast démontre la vitalité intemporelle de son imaginaire.
Même après la disparition de Paul Auster en avril 2024, son œuvre demeure bien vivante. Les lecteurs anciens comme nouveaux y trouvent des résonances universelles, sur le hasard de la vie, la construction de soi ou la résilience face à l’absurde, qui n’ont rien perdu de leur pertinence. En vérité, si Auster reste un incontournable, c’est parce que ses livres – de City of Glass à Baumgartner – nous parlent de nous-mêmes et de nos énigmes intérieures, avec une acuité et une créativité rares. À l’aube de 2025, son rayonnement international ne faiblit pas : traductions, études critiques et adaptations se multiplient, gages d’un héritage littéraire appelé à perdurer. Lire Paul Auster aujourd’hui, c’est redécouvrir le pouvoir de la fiction pour sonder le réel ; c’est enfin mesurer combien un grand écrivain peut, par la singularité de son art, marquer durablement la culture. Paul Auster, sans aucun doute, fait partie de ces voix qui continueront à compter pour longtemps.